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Majid Blal

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Comme je n'ai pas pu être physiquement avec vous pour l'Université d'Automne de Midelt, je tiens à apporter une humble contribution avec ce modeste récit.
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MIDELT: AVANT LE VERBE FUT LE LIVRE Par Majid Blal.
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Préambule! Je n'énumérerais pas les livres qui m'ont marqué à l'époque. Trop facile le droping name culturel. La frime des citations qui n'apprend que les quatrièmes de page. Toutefois, je serais ravi de parler de l'histoire des héros de mes enfances.
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Il est aussi évident, tel radoter une tautologie, que les livres laissent des traces, des marques et souvent défrichent le jachère en nous pour y cultiver les semonces de la culture et des personnalités en devenir.
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Midelt des années 60 et 70, un gros village avec à ses faubourgs, Ighermanes. Ces ksars furoncles qui lui avaient donné naissance et que le nouveau statut de citadine tendait à renier comme un parvenu qui aurait honte des siens. Nous n'avions pas grand chose à part nous mêmes, la force de survivre et la route principale 21 qui menait vers l'universel et que celui-ci empruntait pour venir par bribes nous titiller, nous émoustiller.
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Midelt de mon enfance. Nous étions les enfants de la "Terre du milieu" chauffée à blanc par le soleil et fragmentée en gerçures par le froid. Terre fertile en enfants qui ne demandaient qu'à être débroussaillés, labourés et ensemencés pour accéder à l'homme en devenir.
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Collectivement nous n'étions pas riches et individuellement, il n'y avait pas beaucoup d'écarts dans le mode de vie des habitants à part le pain blanc moelleux que s'accaparaient les plus proches des autorités censés distribuer la farine blanchie au chlore aux plus démunis, gracieuseté de l'aide américaine. Nous n'avions pas beaucoup de livres mais nous avions la première réserve mondiale d'espoir, le deuxième gisement d'espérance de l'univers et la force du travail qui trimait pour la principale source de revenus du gros village. Revenus qui se résumaient aux minables salaires des gueules noires dans les mines de plomb d'Ahouli-Mibladen.
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À Midelt, nous n'avions pas beaucoup de livres pour assouvir notre soif de lecture. Nous ramassions des pans de journaux ou de cahiers d'écoliers desséchés par le soleil et grillés par les cacahuètes chaudes et les graines de tournesol, auxquelles elles servaient de cornets.
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Avant les bouquins, il y avait les mots grappillés par ci et par là sur des bouts de papiers. Même au vent, nous disputions ses prises qui virevoltaient dans les bourrasques poussiéreuses de nos après midi.
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Nous n'avions du livre que le menu fretin. Quelques exemplaires sans couvertures, ni éclat. Devenus gras, huileux, auxquels manquaient des pages par devant, par derrière et qui faisaient la tournée des chaumières passant d'un fils de Fellah à un fils de notable sans jamais se refuser à personne. Boudant la hiérarchie des classes sociales naissantes, les rares exemplaires démocratisaient non seulement le savoir mais l'amour partagé de la lecture au point d'en être gonflés d'orgueil et enflés par l'usure.
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Chaque copie était une suite de mots portant nos ADN personnels comme collectifs. Les mots que nous avons imbibés de nos liquides corporels nous connaissaient tellement bien que de gratitude, ils revitalisaient l'essentiel vivant de nos cellules cognitives. ADN par la salive qui tourne les pages, par la sueur qui affecte les mains moites d'émoi, d'émerveillement, d'intrigue, de suspense ou juste transpirant la chaleur ambiante.
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Chaque bouquin pouvait servir de champs d'investigations pour toutes sortes de disciplines. En plus de son contenu intrinsèque, le livre recelait les goûts et les odeurs de toutes les cuisines des maisons visitées, les traces de taches qui partaient du café, thé jusqu'au faux safran, ce colorant chimique jaune si populaire, si abordable et pas aussi dispendieux que l'authentique. Huile d'olive, beurre et la nouvelle coqueluche de la modernité culinaire: les huiles de tournesol LeSieur et Cristal
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Anthropologie, sociologie, ethnographie, cuisine du terroir, le livre était même une banque d'empreintes digitales de tous les commettants, bien fossilisées dans les fibres de chaque page. Pourtant, jamais aucun médecin n'avait accusé un livre d'avoir transmis une grippe, un rhume, une gastrite, une angine streptococcique qui était l'infection bactérienne la plus répandue.
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Nous n'avions pas grand chose mais nous avions la jeunesse, le capital humain et l'espoir que donnaient les livres aux peuples qui se prennent en main eux mêmes par eux mêmes, avec les moyens du bord qui ne tenaient même pas sur le bord du bord qui n'existait pas lui-même. Mince comme le tranchant d'une feuille. Self made men !
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Au-delà de ses quotidiennes expéditions et de ses nocturnes pérégrinations, le livre menait à terme et avec succès sa sainte mission d'égayer, d'émerveiller, de surprendre, d'éduquer, de sensibiliser, de réveiller, d'allumer des brasiers, et d'emmener les enfants assoiffés de connaissance ailleurs dans des univers qui ne nous étaient ni familiers ni accessibles autrement.
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Bien sûr qu'au tout début, il y avait l'école Coranique et l'immersion dans l'apprentissage qui châtie. L'apprentissage qui sanctionne, qui sévit qui fouette jusqu'aux plantes des pieds roses des petits garçons. Je ne compterais pas les tablettes en bois parmi les livres qui m'avaient laissé l'impression d'avoir aidé à l'éclosion de mon intellect ni à forger mon intelligence positivement. J'ai encore douleur et affliction dans la mémoire de ma peau. Je comprenais, déjà, que réciter par cœur n'aidait en rien à la compréhension du monde et de ces croyances. L'exercice n'était qu'un stratagème d'adultes pour nous dominer, nous dresser, nous dompter, casser nos personnalités et nous formater pour que nous applaudissions chaque fois qu'un regard appuyé nous foudroyait.
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Je ne vais pas énumérer la liste des livres qui laissèrent leurs traces à jamais, toutefois je partagerais tous ces modèles qui avaient été et sont les miens, qui avaient aidé à me forger par les nouvelles valeurs humaines, humanistes, universelles et par l'apprentissage des droits et libertés. Modèles que nous n'avions pas et que la lecture nous avait procurés comme une opération secours pour une génération qui cherchait ses marques dans la contemporanéité.
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Je ferai l'éloge de tous les amis que j'avais dénichés dans mes lectures et qui m'avaient accompagné toute ma vie jusqu'au point d'être convaincu que l'amitié peut être inconditionnelle, universelle et intemporelle. Mes compagnons ont vécu par le rêve et à travers les rêves réalisés.
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Il y a eu le jeune Roddy dans les fascicules de la bande dessinée Blek le roc. Le jeune trappeur était fasciné par le savoir de l'érudit professeur Occultis plus que par l'héroïsme de Blek le patriote.
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Il y a eu Balimako, le petit noir africain qui montait chaque jour au plus haut des mats que lui permettaient ses cocotiers pour scruter en vigie l'horizon, espérant le bateau qui ramènerait la petite fille blanche qui avait pris son cœur et volé son âme d'indigène.
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Il y a eu le petit Jean Rezeau de "Vipère au Poing" qui m'avait enseigné que les enfants français, même de familles bourgeoises, pouvaient subir la violence parentale. Au lieu de s'y résigner comme nous le suggérait notre fausse conception du respect des parents, Rezeau rendait coup pour coup à Falcoche sa tortionnaire de mère. Refusant la résignation ni la superstition qui fait craindre de subir les affres de la malédiction parentale.
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Il y a eu mon ami Poil de carotte. Symbole de la révolte pacifique. Il m'avait appris à mettre fin aux abus des autocrates sans sourciller ni broncher. Poil de carotte était à mes côtés quand mon père voulait, encore une autre fois, me prodiguer mon dû de gifles et sa médecine en taloches. Je l'avais juste fixé d'un regard subversif sans chercher à fuir comme à l'accoutumée. Je dois toujours à Poil de Carotte ma propension devenue pathologique à affronter mes peurs.
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J'ai connu Gavroche et je l'ai fréquenté si souvent que j'ai adopté ses travers pour toujours. Le poids de l'engagement, le cran d'être effronté quand il est question de convictions et d'implication dans le milieu. Sans Gavroche, mes mots seraient lissés, polis, aseptisés, conçus dans le moule de la parole qui en flagornant se confine dans la flatterie qui cajole.
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Puis un jour, est arrivée du ciel la source de la nuance et de la mesure. Le Petit prince avait atterri comme descendaient les prophètes pour m'empêcher de rougir de la bonté et de la gentillesse. Il insistait pour qu'on entretienne l'amitié comme on entretiendrait sa fleur et qu'il était d'abord important de l'apprivoiser par étapes sans l'effaroucher ni vouloir la posséder. Constat que venait confirmer Rémi Sans-famille, qui cultivait la force mentale de subir, parce qu'il était certain, qu'en migrant d'un milieu à un autre, il ne perdait pas la force de croire qu'il trouverait ou retrouverait un vrai chez soi au milieu d'un océan d'affection et de respect
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Comment décrire tous ces amis-guides sans donner leurs places prépondérantes aux deux des miens qui avaient émis un décret pour perquisitionner dans ma tête y cherchant mes ancrages. Fouroulou "Le fils du Pauvre" et Samba Dallo de "L'Aventure ambiguë". Deux amis qui maniaient la langue française comme de grands funambules qui en faisaient un art en hauteur. Le français comme butin de guerre, disait le grand Kateb Yacine. Deux amis qui étaient convaincus comme dans les mentalités rurales de l'époque que bien que la notion de respect se transmettait comme un legs dans toutes les familles, l'honorabilité et la grandeur ne s'héritent pas, elles s'acquièrent par le mérite. Personne ne pouvait vous bluffer par ses ascendants inventés ou sublimés.
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Samba Diallo, jeune héros au pays des Diallobé. Son passage de l’école coranique à l’école des Blancs inoculait dans sa tête comme dans la mienne la schizophrénie entre l'apprentissage moderne et l'apprentissage traditionnel millénaire. Les enfants de l'école moderne avaient appris à faire de la psychosociologie avant de savoir si celle-ci existait. Désapprendre, Réapprendre soi, Se déconstruire et se reconstruire sur de nouvelles bases hybrides, interculturelles d'une identité qui passait de la dimension collective, familiale à l'altérité individuelle, personnelle, singulière. Que fallait-il apprendre et que faut-il oublier? Puis, est-ce que ce qu'on apprenait était plus important que ce qu'on délaissait?
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Fouroulou, Fouroulou mon ami, mon alter ego! je t'ai rencontré comme on se rencontre dans une introspection. Tu étais moi, de chez moi avec les mêmes quotidiens que moi. Tu as été berger comme j'ai guidé le cheptel commun du Ksar (Tawala) quand c'était le tour de ma famille de fournir le pasteur de la journée pour les travaux collectifs. Tu as travaillé dans les champs comme j'ai passé des nuits dehors à 12 ans pour surveiller et superviser notre tour d'irriguer nos parcelles suivant la législation du droit coutumier. Une houe à l'épaule et les bas du pantalon retroussés. Fouroulou l'interne, le pensionnaire, la dualité entre le vécu à l'école et la descente sur terre chez les siens. " Il savait depuis sa naissance qu'il ne devait pas être riche. Cela est-il nécessaire pour vivre et mourir?"
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Le 12 décembre 2014 à Sherbrooke

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