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Abdennour Bidar : “La fraternité, c'est un dénominateur commun à tous les humanismes”


Il faut opposer la fraternité au capitalisme sauvage et aux replis identitaires. C'est ce qu'affirme le philosophe Abdennour Bidar, président de Fraternité générale.

Le philosophe Abdennour Bidar est le président de Fraternité générale. Un mouvement qui entend mobiliser les Français autour de cette valeur universelle, du 2 au 10 novembre, partout dans le pays. Loin de fournir des recettes clés en main, Fraternité générale encourage les initiatives populaires : expositions, concerts, débats, journées sportives… Le philosophe revient ici sur la nécessité de construire la fraternité.

Pourquoi y avait-il, selon vous, urgence à replacer la fraternité au centre du débat public et de la société ?

Il y a actuellement le désir de sortir de la période noire de division et de conflit dans laquelle nous sommes. Une période où tous les replis sur soi et toutes les défiances envers l'autre sont attisés en permanence. Il faut une réaction collective et, surtout, une direction vers laquelle se tourner. Or, il y a dans la devise républicaine une grande oubliée que nous n'avons jamais osé transformer en projet politique : la fraternité. Nous l'avons laissé être une devise de fronton. Je propose qu'on la mette désormais au premier plan, que nous la fassions passer de la troisième à la première place. On a beaucoup parlé ces derniers temps de liberté, d'égalité et de laïcité : cela ne fonctionne pas, cela ne crée pas du rassemblement. La notion de fraternité dispose d'une vertu et d'une efficacité politique et humaine : elle parle à tout le monde.

Une sorte de valeur universelle pour temps de crise…

Exactement. Certes, à l'intérieur d'une société multiculturelle, il y a des visions du monde qui sont complètement différentes, mais il y a aussi des dénominateurs communs. Ces derniers sont trop précieux pour qu'on les laisse de côté. La fraternité, c'est un dénominateur commun à toutes les grandes visions du monde, à tous les humanismes. Au lieu de considérer la fraternité comme un idéal inaccessible, une utopie pour doux rêveur, un idéalisme naïf, mettons-la en œuvre, essayons de la traduire en engagements.

“Certains pensent gagner la bataille présidentielle en divisant la population. Est-ce que nous, Français, allons rester captifs de cela ?”

Le mouvement Fraternité générale participe de cette réaction collective ? Quels sont vos objectifs ? 

Fraternité générale, c'est l'opportunité pour les gens de se bouger : de se rendre acteurs de la fraternité. L'idée n'est pas de tout faire nous-mêmes, même s'il nous revient de trouver les bons mots pour que chacun comprenne l'importance de se mobiliser. Nous avons ainsi tourné une trentaine de clips qui mettent en scène la fraternité de façon concrète, à travers un geste, un acte, un moment de fraternité, pour l'incarner de façon très visuelle. C'est un appel à la responsabilisation collective, à l'appropriation de cette initiative de la fraternité générale. Nous proposons simplement un créneau, une période au caractère symbolique important, puisqu'il s'agit de la commémoration des attentats, de ces moments qui ont douloureusement opprimé notre conscience collective et auxquels il faut apporter la plus belle des réponses.

Les responsables politiques ont-ils un rôle à jouer dans ce mouvement ?

Nous avons lancé un appel solennel aux maires de France, en leur proposant d'utiliser les clips pour ouvrir des forums citoyens, organiser des fêtes, des rencontres, des espaces de partage et de dialogue. Nous voulons libérer l'imagination créatrice. Encore une fois, ce n'est pas à nous de produire un kit d'événements clés en main.

De façon plus générale, quelle doit être la place du politique dans la fraternité ?

Je pense qu'il est temps d'opérer un renversement démocratique. Au lieu de demander aux politiques « qu'est-ce que vous allez faire pour nous ? », comme s'ils étaient des bergers qui gardent un troupeau. Il faut leur demander « qu'est-ce que vous nous donnez les moyens de faire ? ». Comment l'action publique peut-elle nous donner les moyens d'être toujours plus les tisserands de notre propre existence ?  

La campagne présidentielle qui s'amorce se polarise sur la question des identités. Certains pensent gagner la bataille en divisant la population, en attisant la peur de l'islam, la peur de l'étranger et en désignant les étrangers et les musulmans comme les boucs-émissaires de nos problèmes sociaux. Est-ce que nous, Français, allons rester captifs de cela ? Est-ce que nous allons laisser faire ?

-“La crise du lien, c'est la mère de toutes les crises.”

Ce n'est pas la première fois que notre pays traverse un moment difficile. Qu'est-ce qui caractérise plus précisément le temps dans lequel nous nous trouvons ?

Il y a déjà eu des périodes de grande déchirure comme les deux guerres mondiales. La différence aujourd'hui, c'est que nous vivons sous le règne d'un capitalisme ensauvagé, d'un néolibéralisme de plus en plus prédateur, qui confisque de plus en plus le profit et qui crée de plus en plus d'inégalités, de détresse sociale et d'écarts entre les civilisations. Sans compter que des forces centrifuges atomisent le monde dans des proportions considérables.

Toutes les idéologies de combat, l'idéologie islamiste notamment, pourraient presque nous faire croire qu'Huntington avait raison et que nous sommes condamnés au choc des civilisations. Le monde est multidéchiré, polyfracturé. La réponse passe par la recréation de tous les liens et tout particulièrement par le lien social de la fraternité. La crise du lien, c'est la mère de toutes les crises ; la recréation du lien, c'est la mère de toutes les batailles.

Entretien réalisé par Xavier Thomann pour Télérama
Publié le 21/10/2016.

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