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JEAN BERTOLINO

 Le billet du jour

Je ne suis pas Charlie

Dans l’ambiance exaltante d’unité nationale qui prédomine actuellement, me faut-il oser jouer les trouble-fêtes ? Charlie Hebdo, lui, ne se serait pas gêné, alors j’ose. Hier, je n’étais pas dans la multitude. Peut-être par agoraphobie ou peut-être aussi parce que les foules peuvent se laisser facilement manipuler, c’est un fait, prouvé, hélas, par l’histoire. Alors, je suis allé, avec Marion, dans ma petite maison de Pont-sur-Yonne dormir une nuit afin de pouvoir me rendre, au petit matin, sous l’un de mes grands arbres favoris, un chêne, dans la forêt de Champigny.
Et, pendant que dans toutes les villes de France et d’ailleurs les gens se rassemblaient pour célébrer Charlie, je me suis assis au pied de cet auguste végétal et j’ai célébré à ma façon la mort de ceux qui savaient rire de la bêtise humaine. Je m’y trouvais seul, absolument seul, avec les cerfs, les biches, les sangliers qui bramaient ou grognaient au loin dans les grandes futaies : « merci Charlie ! », car même ces viandards de chasseurs étaient au défilé de Pont-sur-Yonne et criaient allègrement en brandissant leurs pancarte « Je suis Charlie ». J’ai toujours éprouvé une certaine méfiance vis-à-vis de ces tropismes qui nous épreignent parfois, nous mettant des sanglots dans la voix et nous donnant l’illusion d’appartenir à un monde fraternel et solidaire. Hier au soir, devant la télé, je ne me suis pas du tout sentit proche de ce chafouin de Pierre Gattaz noyé dans la partie de la foule dévolue aux VIP. Cet individu, porte-parole d’un patronat français majoritairement obscurantiste - je ne parle pas des PME - qui rêvent d’ôter aux travailleurs les quelques concessions sociales acquises de haute lutte, ne m’inspire rien d’autre que du mépris. Mépris aussi pour Benyamin Netanyahou qui en tête de cortège avait le bras tenu par le président du Mali qui accrochait son autre bras à celui de François Hollande, une proximité pour le moins déroutante. On peut me faire remarquer qu’à la gauche de notre président, tout près d’Angela, la mariée du jour, se trouvait aussi Mahmoud Habbas, que, donc - l’équilibre étant respecté - si le chef de l’État israélien m’inspire du mépris et pas celui de l’OLP, Je suis antisémite. J’insiste sur ce point. JE NE SUIS PAS ANTISEMITE ! JE SUIS ANTISIONISTE ! Ce n’est pas une nuance. C’est une précision. Comment éprouver de la sympathie pour un individu qui au mépris de toutes les conventions internationales et de la plus élémentaire humanité s’empare des derniers lambeaux de Palestine qui ont encore échappé à la spoliation, pour y implanter de nouveaux colons. Profitant de l’attaque odieuse d’un supermarché kascher par l’illuminé Coulibali, il s’est permis d’inviter devant nos élus, les Français de confession juive à venir se réfugier en Israël. Quel affront pour notre pays. Cela veut dire en clair que la France est devenue une terre hostile aux Juifs, qu’il n’y a qu’eux qui sont menacés chez nous et qu’ils peuvent sans problème trouver refuge chez lui, où la terre ne coûte rien puisqu’on la fauche au voisin le plus immédiat. Si j’avais été à la place de Hollande, naturellement je serais allé me recueillir dans la grande synagogue pour honorer les citoyens français de confession israélite abattus par un fanatique manipulé, comme les frères Kouachi, par les forces obscures qui actuellement déstabilisent les jeunes musulmans. En revanche, pour ménager la sensibilité à fleur de peau de nos compatriotes d’origine arabe qui se sentent solidaires du peuple palestinien, je ne m’y serais pas affiché avec Netanyahou. Quand on dirige un pays laïc et multiconfessionnel comme le nôtre, quelles que soient les affinités personnelles que l’on ressent, il y a des erreurs à ne pas commettre. Si l’on fait le compte des victimes de la barbarie islamique qui sévit en ce moment tout autour du bassin méditerranéen, on y dénombrera cent fois plus de musulmans que d’Européens ou de Juifs. Et n’oublions pas non plus ceux qui ont été abattus chez nous comme des chiens. Rappelez vous ce jeune soldat tué à bout portant à Montauban par Merah et dont la mère, Latifa Ibn Ziaten s’est révélée être une femme exceptionnelle qui continue de susciter notre admiration. Et ce policier, Ahmed Merabet, criblé de balles alors qu’il venait au secours de Charlie Hebdo.

Comment dire ? Au risque d’en choquer plus d’un, ou plus d’une, ma sincérité m’oblige à exprimer ce que je ressens. Franchement je ne suis pas Charlie, je ne suis pas ce Charlie dont le monde s’est emparé pour en faire un symbole, un symbole qui risque au fil des jours, si ce n’est déjà fait, de se muer en manipulation. Je ne suis même pas un lecteur de Charlie Hebdo en deuil de son journal. Depuis la disparition du professeur Choron, puis de Cavanna et surtout depuis l’arrivée à sa tête de Philippe Val, j’avais cessé de le lire. S’il m’arrivait parfois de l’acheter, c’était pour ne pas rater un dessin de Cabu ou de Wolinski, particulièrement réussi. Je ne suis pas Charlie. Cela ne veut pas dire que je ne respecte pas ceux qui le sont devenus et qui ont défilé pour, je le sais, des valeurs qui sont aussi les miennes : la liberté, l’égalité et la fraternité. Je ne suis pas Charlie parce qu’il y a en moi quelque chose qui se révulse à l’idée de défiler sous la même bannière qu’un Pierre Gattaz, un Sarkozy, un Hollande ou un Netanyahou. J’adore la France, bien sûr, mais cette adoration ne va pas jusqu’à oublier le mal que les politiciens lui ont fait. Le monde auquel j’aspire n’est peut-être qu’une utopie mais je lui resterai fidèle jusqu’au bout. Le plus beau titre de presse concernant les événements cruels que nous venons de vivre, ce sont le courrier Picard et Presse Océan qui l’ont trouvé : « Balles tragiques à Charlie Hebdo : 12 morts ».

Salut et fraternité à toutes et à tous.

JEAN BERTOLINO

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bertolino

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